Le bras de fer engagé autour de la tribune « Zapper Bolloré » mute désormais sur le terrain judiciaire. La Ligue des droits de l’homme (LDH) et la CGT Spectacle ont annoncé samedi avoir saisi la justice civile contre Canal+, après les propos tenus par son président du directoire, Maxime Saada, visant les signataires du texte, qui dénonce l’apanage croissante du magnat Vincent Bolloré sur le cinéma français.
« Canal+ comparaîtra devant la justice », ont affirmé les deux organisations dans un communiqué, accusant le dirigeant d’avoir fait le « choix brutal de discriminer ». Visiblement irrité par la tribune publiée le 11 mai dans Libération et signée initialement par plus de 600 professionnels du cinéma, Maxime Saada avait affirmé en marge du traditionnel brunch des producteurs au Festival de Cannes, ne plus souhaiter travailler avec ses auteurs. « Si certains en viennent à qualifier Canal+ de “crypto-fasciste”, alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. La limite est là », avait-il martelé, en précisant qu’il avait « vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes de Canal+ qui s’attachent à défendre l’indépendance du groupe dans toute la diversité de ses choix. »
Une action en justice pour atteinte à la liberté d’expression
Dans leur assignation devant le tribunal judiciaire de Nanterre, la LDH et la CGT Spectacle estiment qu’en ciblant publiquement les signataires d’un texte relevant du débat d’intérêt général, le dirigeant de Canal+ crée un climat susceptible de dissuader les professionnels du secteur d’exprimer des positions critiques. Ils demandent au tribunal d’ordonner à Canal+ de s’abstenir de toute mesure d’exclusion, de refus de collaboration ou de discrimination envers les signataires de la tribune. L’avocat des deux organisations, Arié Alimi, a dénoncé une tentative d’intimidation plus large dans le secteur culturel. « Il est grand temps que les mondes de la culture et du savoir se coalisent », a-t-il déclaré.
Publiée à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes, la tribune « Zapper Bolloré » dénonçait l’emprise grandissante, selon ses auteurs, du groupe contrôlé par Vincent Bolloré sur l’ensemble de la filière cinématographique française. Le texte pointait notamment la place centrale de Canal+ dans le financement du cinéma, ainsi que la prise de participation de 34 % dans UGC, avec l’ambition affichée d’un contrôle total à horizon 2028. Depuis, le mouvement a pris de l’ampleur. Les initiateurs revendiquaient jeudi plus de 3 800 signataires, parmi lesquels Javier Bardem, Ken Loach, Mark Ruffalo ou encore Anna Mouglalis. Cette dernière a publiquement comparé l’attitude de Canal+ à une forme de « maccarthysme ». Les signataires, parmi lesquels Juliette Binoche, Raymond Depardon, Jean-Pascal Zadi, Adèle Haenel ou encore Boris Lojkine, dénoncent non seulement une concentration économique, mais aussi un risque idéologique. Le collectif évoque explicitement le « projet civilisationnel » porté, selon lui, par le milliardaire breton à travers ses médias et ses activités dans l’édition. En avril dernier, Le limogeage d’Olivier Nora, tête respectée de la maison d’édition, a provoqué un séisme et une contestation sans précédent dans le monde de l’édition.
Interrogée à l’Assemblée nationale, la ministre de la culture, Catherine Pégard, a regretté les propos de Maxime Saada, appelant au dialogue plutôt qu’aux « menaces ». Le président de l’Arcom, Martin Ajdari, a lui aussi plaidé pour un apaisement, estimant que les différents acteurs du secteur devaient renouer le dialogue. Dans le même temps, la Société des réalisateurs et réalisatrices de films (SRF), qui regroupe environ 500 cinéastes, a proposé une médiation entre les signataires de la tribune et les équipes cinéma de Canal+. La société Canal+ n’a pas souhaité commenter l’action judiciaire.

